Gilets jaunes : pourquoi les journalistes sont-ils devenus des cibles ?

La violence délibérée dont les journalistes ont été victimes lors des toutes dernières manifestations des Gilets Jaunes est absolument terrifiante et chacun d’entre nous devrait la condamner comme je le fais en préambule de cette note. Car elle n’est pas dans la catégorie des « dommages collatéraux » mais bel est bien de l’ordre de l’agression assumée et revendiquée. Comme l’ont dit de nombreux observateurs, c’est un signal très grave qui dépasse le cadre de la simple délinquance pour concerner plus globalement notre équilibre démocratique.

La question que je me posais après avoir regardé ces images était : comment a-t-on pu en arriver là ? Pourquoi les journalistes sont-ils devenus les cibles des manifestants ? Et en y réfléchissant encore, je crois qu’il y a 4 facteurs concordants à l’ère des réseaux sociaux.

La concurrence dans la prise de parole 
C’est un très vieux débat, un serpent de mer, une polémique dont les pionniers des réseaux sociaux comme moi se souviennent. Lorsque le web social a émergé, les journalistes ont été en première ligne pour dénoncer la piètre valeur informative de l’expression sur la toile des simples citoyens. Outrés de devoir partager des parcelles de leur influence avec des bataillons de blogueurs sans foi ni loi, inquiets de voir leur métier disparaître, les membres de la presse n’ont pas eu de mot assez durs pour qualifier cette société où le premier godelureau venu pouvait leur voler la vedette.

Moi qui vous parle, je n’oublierai jamais le commentaire acerbe d’un célèbre rédacteur en chef de la presse informatique, un certain Luc F. qui, quelques jours après l’ouverture de mon blog écrivit à mon propos un truc du style « si maintenant les attachés de presse se mettent à écrire et se prennent pour des journalistes, où va-t-on ? » Au-delà de l’anecdote, je crois qu’un fossé s’est peu à peu creusé entre l’expression des journalistes et celle des simples citoyens sur les réseaux sur fond de lutte d’influence. Avec un [gros] brin de condescendance, les journalistes ont souvent traité ces foules connectées par le mépris, parlant des réseaux comme d’un magma boueux dont rien ne pouvait sortir de bien et les internautes l’ont bien ressenti.

La dérive « éditocratique »  
Je me souviens d’une tirade énervée de Jean-François Kahn peu après la crise de 2008 qui s’en était pris à Jean-Marc Sylvestre, alors tout puissant directeur adjoint de l’information de TF1 et LCI en charge des sujets économiques, sur le thème : « mais comment faire confiance aujourd’hui à ce type qui, pendant des années, nous a vanté la vertu du modèle économique qui vient d’exploser en vol, source de la crise actuelle, et qui vient nous raconter aujourd’hui comment en sortir ? » (citation de mémoire) Je suis convaincu que la révolution liée à l’essor des réseaux sociaux a contraint les rédactions à favoriser l’émergence et la prédominance des « éditocrates » :

 Ils ne sont experts de rien mais ils ont des choses à dire sur (presque) tout et, à longueur de journée, ils livrent à l’auditeur-lecteur-téléspectateur-citoyen leurs commentaires creux ou délirants sur le monde comme il va et comme il devrait aller. Sentencieux, ils racontent (à peu près) tous la même chose et dans (presque) tous les domaines, que ce soit sur la vie politique, la crise économique, les problèmes de société, les questions internationales, etc.

A longueur de tribunes, ils ont détourné les grands médias de leur mission première par la mise en avant d’une sorte de « prêt-à-penser » incantatoire et péremptoire, insupportable sur la forme et le fond. Ces prises de parole clivantes, souvent teintées idéologiquement et provenant de personnes identifiées comme appartenant à une élite intellectuelle ont participé à modifier la perception des médias d’information qui sont devenus des médias d’opinion, juges et parties.

Un actionnariat qui pose problème, source de tous les fantasmes 
Les français ont toujours eu un problème avec l’argent et avec les grandes fortunes qui se trouvent être aujourd’hui les propriétaires de la quasi-intégralité des grands médias d’information français. Entre Bouygues, Dassault, Lagardère, le Groupe de Bernard Arnault, de Xavier Niel et celui de Patrick Drahi, la presse française est contrôlée d’un point de vue capitalistique par une poignée de milliardaires comme le montre l’illustration ci-dessous (source : Monde Diplomatique)

actionnariat ders médias en franceIl n’en faut pas plus alimenter tous les fantasmes de confusion des genres, de favoritisme et pour convaincre le premier gilet jaune venu que les journalistes sont désormais vendus aux puissances de l’argent, qu’ils ne sont plus indépendants et qu’ils contribuent à transmettre une information biaisée de nature à tromper le peuple au profit de leurs actionnaires.

La dictature du « live » et la paupérisation de la connaissance 
C’est tentant de vouloir suivre en temps réel tout ce qui se passe dans le quartier et à l’autre bout du monde mais l’information en continu est loin d’être l’alliée de la connaissance. Le public pense être informé alors qu’il ne l’est que de manière très partielle, en surface. Les gens savent qu’il vient de se passer quelque chose mais ils ne possèdent pas les clés pour le décrypter et le comprendre vraiment. L’actualité est devenue « snackable » et se consomme comme du fast-food.

Les journalistes qui participent à cette information en temps réel n’éduquent plus, ils montrent. Ils n’analysent plus, ils meublent. Ils ne sélectionnent plus l’info mais parient sur le fait que le public le fera. Et puis ils passent à autre chose, à une autre exhibition, à une autre émotion, négligeant d’assurer le « service après-vente » de ce qu’ils nous ont livré, sans filtre.

J’aime l’analogie avec le fast food car, dans ce cadre journalistique là, la valeur de l’info est aussi médiocre que la composition d’un mauvais cheeseburger. Ca donne le sentiment de satiété mais ce n’est qu’un leurre. L’apport nutritionnel que l’on pourrait ici comparer à la connaissance, la vraie, est épouvantable. Et franchement, ça n’inspire pas le respect.

Au fil des ans, je pense que ces 4 éléments ont contribué à créer non seulement de la distance mais du ressenti à l’encontre des journalistes, jadis sacralisés dans leur mission d’éclaireurs mais aujourd’hui pointés du doigt et odieusement harcelés.

2 réflexions sur “Gilets jaunes : pourquoi les journalistes sont-ils devenus des cibles ?

  1. Bonjour,
    Votre propos m’intéresse beaucoup et aide à comprendre.
    J’ajouterais un cinquième phénomène. Une grande partie des médias et de la presse , à très peu d’exception près, ont exacerbé la mise en scène des drames , de la négativité , du choc des images et des cris et de la culture des egos pour arriver à vendre plus. Cela au dé-triment de l’information de base , des évènements positifs et de ce qui fonctionne et émerge de positif dans notre société(actuellement les initiatives et réalisations émergentes sont considérables et totalement passées sous silence. J’ose dire que les médias ont exacerbé la haine pour vendre. je peux témoigner des effets de BFMTV sur le moral des personnes âgées qui la regarde à longueur de journée : une catastrophe humaine!
    Je pense que c’est cette culture du négatif et de la haine qui revient en boomerang sur ceux qui l’ont créé.

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  2. I have to also wonder if the loss of trust in media across the world has a role. Once we saw journalists as impartial reporters of the truth, but these days (and I think of my Australian compatriot Rupert Murdock and News Limited) at least some in the media have become a willing participant in « making » the news.

    Why would people who are upset with the « establishment » not see the media as part of that same establishment and therefore part of the problem – worthy of being attacked.

    If we in the media want to regain our credibility (and our « non-combatant » status) perhaps we need to go back to not taking sides.

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