Vinci et le faux communiqué : retour sur cette crise (2016)

Durant ce mois d’août, je vais partager avec vous des décryptages sur des crises réputationnelles que je trouve intéressantes. Deuxième épisode, retour sur une crise qui a frappé Vinci et la communauté financière en 2016.

L’histoire commence le mardi 22 novembre 2016 peu après 16h00 avec l’envoi d’un communiqué de presse à plusieurs rédactions économiques et financières. Le document a tous les attributs visuels d’un communiqué émanant réellement de la direction générale du groupe Vinci.

Le communiqué est porteur d’une information très importante et très préoccupante :

« Vinci a annoncé son intention de réviser ses comptes consolidés pour l’exercice 2015 ainsi que pour le premier semestre 2016. Les résultats d’un audit interne mené par le groupe Vinci ont en effet révélé que certains transferts irréguliers avaient été effectués des dépenses d’exploitation vers le bilan, en dehors de tous principes comptables reconnus. Le montant de ces transferts s’élèverait à 2.490 millions d’euros pour l’exercice comptable 2015 et 1.065 millions d’euros pour le premier semestre 2016 (…) La compagnie a licencié Christian Labeyrie, directeur général adjoint et directeur financier de Vinci (…) « Notre équipe de direction est très choquée » a dit Xavier Huillard, Président-Directeur Général de Vinci… »

Le communiqué est assorti des coordonnées téléphoniques du service de presse que les journalistes s’empressent de composer. Au bout du fil, quelqu’un répond pour simplement confirmer la réalité de l’annonce. Ceux qui sont dirigés vers la messagerie vocale ne s’étonnent outre mesure, lucides quant à l’intérêt que peut représenter une telle annonce chez leurs confrères

Le communiqué n’éveille pas les soupçons des destinataires. Il provient d’une adresse e-mail @vinci.goup et le lien figurant sur le communiqué renvoie vers un site qui ressemble à celui du groupe. Le contact presse mentionné est bel et bien celui que les journalistes connaissent et avec qui ils ont l’habitude de collaborer dans leurs recherches.

Seulement quatre minutes plus tard, l’agence Bloomberg publie une dépêche en reprenant l’information, immédiatement suivie par l’agence Dow Jones, provoquant une chute immédiate du titre de 20% à la bourse de Paris, soit environ 7 milliards d’euros. La vitesse des réactions est stupéfiante : l’information est prise eu pied de la lettre, personne n’a vérifié l’information avant de la reprendre et de la diffuser au reste du monde.

Dans le milieu boursier, le temps c’est de l’argent et il faut aller vite, surtout quand l’information est à ce point explosive. Autre particularité du secteur, la plupart des sites d’information boursière ont automatisé la reprise tels quels des communiqués diffusés par les grandes agences d’information financière. Ainsi, les dépêches diffusées par Bloomberg et Dow Jones se retrouvent-elles en ligne sur des dizaines de site Internet, sans le moindre filtre, à l’instant même où elles sont publiées.

La robotisation ne se limite pas à la mise en ligne de dépêches car il faut savoir qu’une partie significative du trading boursier (près de 60% selon les professionnels) est elle-aussi automatisée. Des logiciels pilotent les ordres en fonction du franchissement de certains seuils : si un cours baisse en dessous d’un certain prix, le système se délaisse de ses titres automatiquement, entraînant une cascade de réactions de panique de la part d’autres investisseurs.

A 16h15, le titre est suspendu à la cotation pour endiguer la chute vertigineuse qui est en train de se produire.

Ce qui va suivre va amplifier le sentiment de grande confusion.

Un peu après 16h30, soit trente minute après la diffusion du communiqué initial, Vinci apporte un démenti sur son site Internet, précisant que le groupe « dément formellement l’ensemble des « informations » figurant dans ce faux communiqué et étudie toutes les actions judiciaires à donner suite à cette publication. »

Le problème est que les faussaires ont eux-mêmes anticipé cette chronologie en adressant à toutes les rédactions un message titré « Vinci victime d’une tentative de désinformation à caractère diffamatoire » dans lequel ils prennent soin de faire figurer une formule très équivoque :  « des personnes malveillantes ont porté atteinte à notre groupe en détournant des informations ayant fui de nos bureaux », laissant ainsi supposer que les informations contenues dans le premier communiqué de presse sont avérées et connues de Vinci mais qu’elles n’avaient pas vocation à être diffusées à l’extérieur. La panique s’amplifie.

Comme le souligne Nicolas Arpagian, Directeur scientifique à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice, dans un entretien au journal Libération le 24 novembre 2016 : « Les informations ont apparemment été reprises sans les vérifications qui s’imposent par des agences qui s’adressent pourtant à une clientèle très professionnelle et savent trop bien l’impact immédiat que provoque la moindre reprise d’information de leur part. Ce sont elles qui ont crédibilisé le message des faussaires : sans caisse de résonance, leur manipulation aurait fait pschitt. Mais dans ces arnaques d’ingénierie sociale, les faussaires parient sur la vulnérabilité humaine et la routine et ça marche ! »

En fin de séance, à 17h30 heure de Paris, le titre Vinci revient presque revenu à son niveau de la veille puisqu’il n’affiche plus qu’une baisse de 4%. Les dirigeants du groupe promettent de porter plainte et l’Autorité des Marchés financiers annoncent une enquête approfondie.

Une revendication est reçue en fin de journée. Elle émane d’un groupe d’activistes hostiles à la construction de l’aéroport Notre-Dame des Landes près de Nantes mais elle n’est pas vraiment prise au sérieux par les différents observateurs en raison de sa piètre rédaction et du nombre important de fautes d’orthographe, signe d’un amateurisme qui tranche singulièrement avec la précision et la sophistication de l’attaque boursière.

Et Nicolas Arpagian de conclure : « C’est très difficile (d’empêcher ce type d’attaques) étant donné que tous ces faux sont extrêmement peu coûteux à créer alors que les solutions pour les contrer sont à l’inverse très onéreuses, qu’elles nécessitent de gros moyens humains et sont très loin de vous garantir une protection fiable à 100%. Dans cette guerre de l’information à laquelle nous sommes de plus en plus confrontés sur les réseaux, l’asymétrie entre les moyens nécessaires aux assaillants pour mener leur offensive et ceux nécessaires pour se défendre est énorme. »

Effectivement, les moyens nécessaires à une telle attaque sont dérisoires au regard des dégâts potentiellement causés. L’achat d’un nom de domaine, d’une carte téléphonique prépayée, la réalisation d’une page Internet et la mise en page et l’envoi de faux communiqués, sont à la portée du premier quidam venu pour un investissement inférieur à 200 euros.

DÉCRYTPTAGE

La mésaventure subie par Vinci avec ce faux communiqué de presse est révélatrice de deux phénomènes qui président désormais à la circulation des flux d’information : l’instantanéité et l’automatisation de la syndication.

Dans un monde caractérisé par un « live » permanent animé par les médias en ligne mais également par les réseaux sociaux et singulièrement Twitter, les informations circulent en temps réel et plus la nouvelle est d’importance, plus il est impératif de la relayer et d’être dans les premiers à le faire. Les rédactions, mais également les utilisateurs des réseaux sociaux, sont soumis à une pression inédite : l’information doit être publiée immédiatement, et même si nul ne dispose du temps nécessaire à son élémentaire vérification.

La page blanche est intenable plus de quelques minutes. Si l’information était avérée, tel site financier pourrait être reconnu coupable de ne pas en avoir informé ses lecteurs.

Dans le cas de Vinci, l’information proposée par le premier communiqué de presse est grave. Elle pourrait avoir de très lourdes conséquences pour les actionnaires et elle va immédiatement provoquer un aveuglement généralisé. Il faut que tout le monde le sache le plus rapidement possible et chaque rédaction se sent investie d’une mission salutaire. L’urgence n’est pas de vérifier mais d’alerter, et chaque maillon de la chaîne devient, de bonne foi, un agent de désinformation.

Point corollaire du précédent, la syndication automatisée a contribué à amplifier la propagation des allégations contenues dans le premier faux communiqué de presse Vinci. De nombreux sites Internet mais également de nombreuses rédactions, qu’elles soient en ligne ou non, sont abonnées aux publications des agences de presse, généralistes comme l’AFP ou Associated Press ou spécialisées comme Bloomberg et Reuters. Dès que l’agence de presse publie une dépêche comme ce fut le cas de Bloomberg dans l’histoire du faux communiqué Vinci, celle-ci se retrouve instantanément et sans filtre publiée sur des dizaines de sites abonnés, comme si l’information émanait de ces derniers.

Pour toutes les plateformes qui proposent des services de trading boursier, on peut aisément imaginer l’intérêt stratégique que peut représenter le fait d’offrir à ses abonnés les toutes dernières dépêches des agences de presse les plus réputées. Cette source d’information est irremplaçable car elle permet non seulement de fournir un contenu indispensable que le site ne pourrait pas produire lui-même, mais aussi et surtout d’éclairer en temps réel l’investisseur dans ses décisions.

Evidemment, cela ne peut fonctionner qu’à condition que les informations soient vraies.

Car la perversité de cette syndication automatique est qu’elle n’opère aucune vérification, la source émettrice, l’agence de presse, étant considérée comme source de confiance absolue.

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