Fake news: Pourquoi risquons-nous de devenir complètement abrutis ?

Lorsque le 31 août 1939, l’Allemagne nazie monte de toute pièce une opération pour faire croire que la Pologne a attaqué un émetteur radio alors situé en territoire allemand, le monde ignore que cet événement qui va servir de prétexte à Hitler pour envahir la Pologne et ainsi déclencher la seconde guerre mondiale, n’est rien d’autre qu’une fausse information.

Sans comparaison aucune entre les deux régimes, lorsque le 5 février 2003, filmé et retransmis par les télévisions du monde entier, le Secrétaire d’Etat américain Colin Powell prend la parole au sein de Conseil de Sécurité des Nations Unies pour dénoncer la menace que représente l’Irak, il partage des photos satellites d’usines d’armes chimiques, détaille l’arsenal de Saddam Hussein, confirme la fabrication et la possession d’armes de destruction massive, évoque des agents neurotoxiques, brandit une fiole sensée contenir de l’Anthrax,… Il égrène durant de longues minutes des informations présentées comme factuelles qui seront à l’origine de la décision des Etats-Unis d’envahir l’Irak quelques semaines plus tard, le 20 mars 2003 mais dont les événements qui suivront apporteront la preuve de leur inexactitude.

L’information est un enjeu de pouvoir majeur qu’il faut contrôler, quitte à la manipuler et la travestir. Lorsque Richelieu demande à Théophraste Renaudot, en 1631 de créer la Gazette, l’un des tous premiers journaux imprimés de l’histoire de France, il lui donne notamment consigne d’écrire « sur le bruit qui court.» L’hebdomadaire aura rapidement le monopole de l’information politique, par décision du Conseil du Roi.

Les fausses informations ne sont pas une nouveauté du 21ème siècle et les réseaux sociaux ne les ont pas créées. Il s’agit depuis toujours de propagande et de manipulation et c’est aussi ancien que l’humanité. De tout temps, les hommes se sont arrangés avec la réalité pour arriver à leurs fins et justifier leurs décisions. Ils ont créé et promu ce que nous appelons aujourd’hui les fameuses fake news.

Les monuments phares de l’antiquité érigés à la gloire d’un Dieu on d’un roi sont parés, en orient comme un occident d’innombrables sculptures murales qui narrent tel événement sacré ou tel fait de guerre, dans le but d’apporter la preuve de l’existence d’un dieu ou d’asseoir la légende d’un conquérant. Dans tous les cas, il s’agit d’imposer une vérité absolue, de montrer à l’homme ce qu’il doit croire et de l’asservir à cette croyance.

Mais les dirigeants politiques sont loin d’être les seuls responsables de l’instrumentalisation par le mensonge et la transformation des faits à leur profit. Dans un autre domaine, celui de la publicité, les fausses promesses, les assertions mensongères ne sont pas nouvelles non plus et ne datent pas de la prolifération des réseaux sociaux. En France, c’est en 1935 qu’est créé l’Office de Contrôle des Annonces dont la mission est déjà de veiller à la sincérité et la réalité des messages publicitaires mais également à la morale véhiculée par ceux-ci.

L’existence de fake news n’est pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, par contre, ce sont les mécanismes de prolifération qui les ont rendues si préoccupantes aujourd’hui et c’est ce qu’il convient d’étudier.

En 2011, l’agence de communication Edelman au sein de laquelle je travaillais avait, avec l’aide des étudiants de l’université de Southampton, modélisé « la typologie de l’influence » afin de mettre à jour les mécanismes qui participent à la prolifération des conversations en ligne. Dans le document de synthèse publié à la suite des travaux, nous précisions qu’il fallait l’intervention de 5 types d’acteurs pour que les flux d’information se répandent efficacement sur la toile : les créateurs d’idées, les amplificateurs, les curateurs, les commentateurs et les spectateurs.

Les créateurs d’idées sont celles et ceux qui publient en premier. Ce sont des blogueurs, des auteurs, des journalistes, de simples utilisateurs des réseaux sociaux à l’origine d’un message, d’un appel, d’une note… Ils ont pour principale caractéristique d’être le plus amont du flux d’information.

Pour que les idées se répandent, il faut l’intervention des deuxièmes, les amplificateurs. Ici, on parle de gens qui partagent l’idée ou le message initial en les transmettant à leur tour à la communauté de ceux qui les suivent. Ils ne sont pas à l’origine du message mais le relaient par un tweet, un partage sur les réseaux, un article, une note de blog.

Les curateurs sont ceux qui mettent les idées en perspective en les enrichissant d’une contextualisation, d’une comparaison, d’une analyse. Ils font plus que les amplifier, ils leur donnent en quelque sorte une deuxième vie, un second souffle pour mieux se répandre sur la toile.

Les commentateurs ont un rôle non négligeable sur les flux d’information car ils affinent les idées initiales, voire les corrigent. Ce sont ceux qui vont apporter un complètement d’information, proposer une expertise pour corroborer et appuyer le propos initial ou, au contraire, le contredire. Ils contribuent à la diffusion des idées car leurs interventions créent le nécessaire débat propice à l’attention du public.

Enfin, les spectateurs sont toutes celles et tous ceux qui n’ont qu’un rôle passif sur la diffusion des idées car ils se contentent de les découvrir et d’en prendre connaissance. Mais ils ont tout de même de l’influence sans vraiment le savoir car plus ils sont nombreux ces spectateurs et plus le contenu qu’ils consultent va être référencé par les moteurs de recherche, donnant ainsi une prime à l’audience.

L’intérêt principal de cette modélisation, aussi schématique puisse-t-elle être, consiste à mettre en valeur le fait que l’auteur d’une idée, celui qui est à l’origine de l’information, n’est rien sans l’intervention de tous ceux qui vont contribuer derrière à sa prolifération. En d’autres termes, ce n’est pas tant l’idée qui compte que l’activité de ceux qui vont l’amplifier, la mettre en perspective, la commenter et la voir. C’est ça la vraie leçon de la viralité sur les réseaux sociaux.

Lorsque le 7 janvier 2015 vers 11h00 du matin, Joachim Roncin, directeur artistique d’un magazine consacré au Rock, publie un tweet agrémenté du logo « Je suis Charlie » qu’il vient d’imaginer et de créer quelques minutes à peine après avoir appris la nouvelle de l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo, son compte Twitter n’est suivi que par 500 personnes. Il est très loin d’être ce que l’on appelle un « influenceur ». Mais l’image est tellement parfaite pour exprimer ce que beaucoup de gens ressentent, elle arrive tellement au bon moment au tout début de la formation de la vague émotionnelle, elle est tellement simple et universelle et si exempte de tout attribut polémique qu’elle va se répandre dans le monde entier à une vitesse inouïe. En quelques heures, elle va être reprise par les télévisions du monde entier, va s’afficher sur les écrans publicitaires extérieurs des plus grandes villes et va être arborée par des millions de gens qui vont descendre dans les rues quelques jours plus tard pour clamer leur indignation, « Je suis Charlie » à la main.

Le destin incroyable de cette image illustre la puissance de la prolifération à l’ère du web social. Ramené au sujet des fake news, les choses se passent exactement de la même manière et c’est pour ça qu’il est tellement utile de comprendre que le mensonge ou la manipulation, s’ils sont évidemment critiquables, ne sont pas les vrais sujets de préoccupation. Ce n’est pas là qu’il faut poser les yeux si l’on veut comprendre cette époque. L’embrasement délirant des amplificateurs, des curateurs, des commentateurs puis enfin des spectateurs va donner à ces fausses informations une importance démesurée.

Les utilisateurs des réseaux sociaux voient passer des informations, des images, des vidéos à longueur de journée sur les plateformes qu’ils fréquentent. Certaines vont retenir leur attention, soit parce qu’elles portent sur un événement de grande ampleur qui est en train de se dérouler, soit parce qu’elles font résonner une fibre émotionnelle particulière. Ils vont cliquer dessus, leur permettant ainsi de gagner en autorité auprès des moteurs de recherche et les partager, ce qui revient à les faire suivre à l’ensemble des personnes qui les suivent. En quelques secondes, ces informations vraies ou fausses vont quitter la sphère de leur premier émetteur pour se répandre auprès de milliers d’utilisateurs qui n’en décèleront pas l’origine ou la véracité et qui seront à leur tour prompts les partager sous le seul prétexte qu’elles proviennent de quelqu’un qu’ils connaissent, d’un « ami » en qui ils ont confiance et que, du coup, il doit y avoir de la vérité là-dedans.

Et c’est comme ça que nous avons de grands risques de devenir complètement abrutis. Car le vrai danger est moins au niveau des créateurs d’information qu’au niveau de ceux qui les partagent, c’est-à-dire nous tous, la société dans son ensemble.

3 réflexions sur “Fake news: Pourquoi risquons-nous de devenir complètement abrutis ?

    1. Rhô tu pinailles :-). Par extension, tout allusion aux Nazi pour argumenter un propos relève du point de Godwin ! Bon sinon ton article est intéressant.

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